Une analyse comparée du film de John Huston et de la chanson de Bruce Springsteen.

La mélancolie est quelque chose qui est présent en art depuis fort longtemps. Que ce soit par une simple représentation ou par sa présence chez certains artistes. Mais parfois, lors de certaines œuvres, on se rend compte qu'elle est devenu très puissante, qu'elle s'est développée à un point qui fait que les personnages sont sculptés autour d'elle. Je veux notamment parler du film de John Huston Fat City et de la chanson The River de Bruce Springsteen, de l'album éponyme. Deux œuvres qui de prime abord peuvent sembler fort éloignées et n'avoir que peu ou prou de points communs. Mais détrompez vous car dans cette analyse vous allez voir que ces deux œuvres sont extrêmement liées de moult manières. Et elle le sont principalement de par leur rapport à la mélancolie.

Tout d'abord Fat City. Sorti aux USA en 1972 et en France en 1973 (enfin 1972 lors de sa présentation à Cannes) sous le nom de « La dernière chance », Fat City à été présenté à Cannes et y a eu un certain succès, sans toutefois y avoir de récompenses. Aux États-Unis Susan Tyrrell fut nommée à l'oscar de la meilleur actrice dans un second rôle pour sa prestation. Pourtant aujourd'hui le film n'est plus très connu, il n'a pas spécialement marqué les esprits du grand public, et malgré John Huston à la réalisation (quand même le type qui à réalisé Le trésor de la Sierra Madre et Le Faucon Maltais) Fat City est presque tombé dans l'oubli. Vraiment dommage car c'est l'un des meilleurs film du réalisateur, et je pèse mes mots !

Stockton, temple de la boxe et de la débauche. Ville où la misère règne en maître. Le film s'ouvre sur Billy Tully (Stacy Keach, formidable avec son bec de lièvre et sa calvitie cachée sous quelques cheveux tirés en avant), ancien boxeur de presque trente ans, vivant sa vie au jour le jour, seul après le départ de la femme qu'il aimait. . Il est dans sa chambre, allongé, les yeux dans le vide, il se demande sans doute de ce qu'il va pouvoir faire de cette journée. Sa pauvreté saute aux yeux et on devine qu'il y a eu plus de bas que de hauts dans sa carrière. Et puis sur un coup de tête, voulant arrêter de tourner en rond dans le bocal qu'est sa vie, il décide de reprendre l'entraînement, de changer sa routine en allant taper quelques heures sur un sac de frappe. Peut être même qu'il pourra reprendre sa carrière ? Après tout vingt-neuf ans ce n'est pas si vieux, et il est encore en forme. En fait ce qu'il le décide vraiment à sortir de chez lui c'est l'absence de clopes. Une fois arrivé à la salle de sport il découvre Ernie Munger (Jeff Bridges, tout jeune, plein d'énergie et de justesse dans son jeu), jeune homme de 19 ans essayant de s'entraîner, il n'a jamais boxé avant. Il s'entraînent ensemble un peu, rapidement car Tully à une crampe. Il aurait du s'entraîner un peu plus. Ernie connaît Tully, il a déjà vu un de ses matchs. « J'ai gagné ? » demande l'ancien boxeur. Non, il n'a pas gagné. Malgré tout Billy voit en lui un potentiel énorme, un boxeur né avec un talent naturel, projetant en lui ses envies et ses rêves de champion. Il l'envoi vers son ancien entraîneur, ainsi Ernie va commencer la boxe en amateur. Pendant ce temps Billy rencontre Oma dans un bar, vingt-six ans, elle en paraît quinze de plus (Susan Tyrrell qui se fond parfaitement dans l'ambiance de Stockton) L'amant d'Oma étant en prison elle se met avec l'ancien boxeur, elle peut compter sur lui, « You can count on me ! » lui répète-t-il sans arrêt. Ensuite il alterne entre engueulades avec elle et des jobs pour gagner de quoi se nourrir. Du matin jusqu'au soir dans les champs à ramasser des oignons pour gagner à peine quelques dollars. Mais il veut aussi remonter sur le ring, prouver qu'il n'est pas si vieux, qu'il peut encore réussir sa vie. Ernie a lui arrêté la boxe, après quelques matchs. Sa copine, enceinte, le force à l'épouser et il enchaîne lui aussi les petits boulots pour nourrir sa famille. Mais il va peut être réessayer la boxe aussi. D'ailleurs Tully et Munger se croisent dans un de ces petits boulots. Les deux décident de repartir sur le ring, enfin surtout Billy. Il veut reprendre sa vie en main coûte que coûte ! Il réussit même à faire un combat. Il le gagne même ! Enfin gagner... l'opposant était Lucero, vieux boxeur mexicain, brisé et malade. Bref, vous l'aurez compris le film fait tourner ses deux personnages principaux en rond dans un cercle vicieux de misère où un espoir impossible les guide. Il se termine de manière sublime lorsque Ernie croise Billy, presque clochard, dans la rue. Les deux prennent un café, Billy parle, Ernie écoute... Peut-être que tout n'est pas fichu, il est encore temps de reprendre sa vie en main. Qui sait, refaire de la boxe peut-être.

Voilà en gros l'histoire de Fat City, un film où ce sont les personnages qui sont sur le devant de la scène, entraînés dans un tourbillon infernal qui semble se répéter encore et encore. Et le pire c'est qu'ils ont toujours de l'espoir quant à leur situation. Ils se raccrochent à cet espoir avec leur dernières forces, misant tout dans ce futur où leur passés vont se répéter. Encore. Et encore.

Je reviendrais évidemment par la suite sur Fat City, notamment pour expliquer en quoi ce film est mélancolique à souhait. Mais tout d'abord laissez moi présenter la deuxième œuvre de cette analyse comparée, car une analyse comparée avec une seule œuvre c'est un peu comme un couteau pour de la purée, ça ne sert à rien.

En 1980 l'auteur, compositeur et chanteur américain Bruce Springsteen, surnommé le Boss, est fort de plusieurs gros succès, notamment en 1975 avec son album Born to Run. C'est un artiste accompli qui fait des shows sur scènes de plus de quatre heures. En 1978 son album Darkness on the Edge of Town est très bien accueilli, même si évidemment le succès reste moindre que celui, phénoménal, de Born to Run. Mais le public trouve que ses albums ne reflètent pas assez l'esprit scénique du chanteur. Springsteen écrit environ soixante-dix chansons, en sélectionne une trentaine, fait une première maquette appelé The Ties That Bind, supprime des chansons, refait une maquette avec vingt de ses chansons et sort enfin, en 1980 le double album The River dont la onzième piste (la dernière du premier CD), pile au centre de l'album est The River, la chanson qui nous intéresse aujourd'hui.

The River n'est pas apparue pour la première fois sur l'album éponyme en 1980. C'est l'année précédente, le 23 septembre 1979, lors d'un concert de charité au Madison Square Garden à New York qu'il la chante pour la première fois. Il s'approche du micro, presque timidement (précisons ici que timide n'est pas un adjectif que l'on peut généralement utiliser pour décrire Bruce Springsteen) avant de déclarer : « This is a song called The River. This is new. This is...my brother in law and my sister » (« C'est une chanson appelé The River. C'est nouveau. Il s'agit de... de mon beau frère et de ma sœur »). Il regarde son harmonica, souffle dedans pour trouver l'accord, regarde une dernière fois ses musiciens et se lance dans l'introduction de la chanson, soufflant dans son instrument et claquant des doigts de la main gauche pour se donner le rythme. Puis c'est parti, il agrippe le micro comme si c'était la dernière chose à laquelle il pouvait se raccrocher et commence à chanter. Rapidement ses yeux s'embuent, il s'essuie même l’œil d'un geste furtif de la main. Dans le public pas un mot, personne ne parle. Le Boss continue à chanter vivant sa chanson comme jamais, plongeant dedans, le micro serré dans la main gauche et son harmonica dans son poing droit. La chanson se termine, il pose son instrument comme soulagé de tout ce poids. Tandis que la foule siffle et hurle de bonheur et de joie. Une larme coule même sur le visage de certains d'entre eux. C'était la première fois qu'il chantait The River. Aujourd'hui Springsteen à chanté The River plus de 600 fois en concert et à chaque fois avec la même intensité qu'en ce 23 septembre 1979 au Madison Square Garden.

Mais que raconte cette chanson me direz vous ? Springsteen étant l'un des meilleurs parolier du monde, il réussit, en cinq minutes, à raconter la vie d'un homme, ses désillusions face à la vie, à ses espoirs, ses rêves. Marié sans cérémonie, ni fleurs, il tente de vivre sa vie, d'oublier son passé et ses rêves et de vivre sa vie banale. Mais il retourne toujours à la rivière, même lorsque elle est asséchée, espérant secrètement voir l'eau couler à nouveau. Je pense que là vous avez déjà repéré la présence de la mélancolie dans la chanson.

Je vous mets la chanson en question ici, ça peut être bien :

La mélancolie est le sentiment qui est le plus présent dans ces deux œuvres. Dans Fat City elle vient d'abord du fait que le futur des personnages est envisagé comme un retour vers le passé. Passé pas si glorieux que ça. Billy Tully souhaite reprendre la boxe, mais il n'a été qu'un boxeur de seconde zone, perdant souvent. Il se froisse même un muscle lorsqu'il tente de reprendre en s'entraînant avec Ernie. Il gagne à un moment, en effet, mais c'est contre Lucero, vieux boxeur malade, urinant du sang. Ce n'est pas une grande fierté. Et à la toute fin, il se tient, appuyé au bar devant un café, plus pauvre que jamais, se demandant tout haut si reprendre la boxe ne serait pas une bonne chose. Il regarde encore une fois le futur à travers le prisme du passé, prisme qui s'est déformé avec le temps. Même s'il n'était pas si bon, il faisait quelque chose de sa vie, il se sentait puissant, en forme, et surtout il était jeune. C'est pour cela qu'il regarde Ernie ainsi, comme un poulain, quelqu'un qui pourrait devenir un vrai boxeur, quelqu'un qui pourrait réaliser les rêves qu'il avaient. Qu'il a toujours d'ailleurs, mais qui s'estompent petit à petit. Car à chaque fois que Billy Tully se dit qu'il a un avenir il est de plus en plus mal en point. Perdant peu à peu tout ce qu'il a. Il a perdu sa femme, il a perdu la boxe, il a perdu Oma, et à la fin il perd même Ernie, qui, avant de finalement aller boire un café avec lui, tente de l'éviter puis refuse d'abord d'aller boire un verre. « Imagine, wake up on the morning and be him. » (« Imagine te réveiller un matin et tu es lui ») Dit-il même à Ernie, regardant le très vieux serveur du café qui semble faire le même boulot depuis des siècles. « Don't waste your green years. Before you know it, your life's slipped down the drain. » (« Ne gâche pas tes jeunes années. Car ta vie s'évapore avant même que tu ne le saches »). « Peut être est-il heureux, répond Ernie. Peut-être sommes nous tous heureux... enchaîne Billy ». A ce moment là il se voit en ce vieux serveur, bloqué ici depuis des années, ne changeant pas. Il avertit Ernie des dangers de la vie, lui dit d'en profiter tant qu'il en est encore temps. Cette scène montre la prise de conscience de Billy par rapport à sa propre vie, c'est trop tard pour lui, mais il peu essayer de faire en sorte qu'Ernie ne reproduise pas ses erreurs (mais il est déjà trop tard, certains éléments dans le film nous ont déjà montré que tout se répète dans une boucle infinie). Malgré tout il essaie de se dire qu'il peut au moins essayer d'être heureux. Que tout le monde peut essayer d'être heureux peu importe sa condition. Heureux mais pas seul. Car quand Ernie s'apprête à partir Billy le supplie de rester « juste un peu ». Le film se termine avec les deux hommes appuyés sur le bar, buvant leur café. Le générique de fin commence et les paroles de Kris Kristoferson résonnent : « Help me make it through the night », soit littéralement : aide moi à passer la nuit. Car c'est bien ça ce qu'est Billy mais ce qu'est également Ernie (même s'il ne le sait pas encore) : une sorte de perdant suprême, refusant de voir sa propre condition et tentant de vivre au jour le jour, de passer encore une nuit afin de réussir à atteindre la journée suivante tout en regardant le passé en espérant qu'il revienne. Et cette condition peut être étendue à tout les personnages du film : Oma espère être heureux avec Tully et trouver en lui quelqu'un sur qui elle peut compter, mais elle finit par retourner avec son amour précédent. Le plus marquant reste le plan chez Ruben Luna, l'ancien entraîneur de Billy qui vient de découvrir Ernie. Au lit il dit a sa femme l'air heureux et enthousiaste qu'il vient de découvrir un super gamin, talentueux, un futur champion. Il en est sûr. Il fera de grande chose. En plus il est blanc, les gens aiment les blancs. La caméra bouge et laisse apparaître sa femme en train de dormir. Elle a déjà du entendre ces mots dans la bouche de son mari des dizaines et des dizaines de fois. Il espère à chaque fois avoir déniché la perle rare, un boxeur pouvant devenir le champion qu'il n'a jamais su être. Tout n'est que répétition pour les personnages dans ce film. Ils sont usés par leur propre vie et s'accroche à des chimères auxquels ils se persuadent de croire réellement.

Dans The River le personnage principal rencontre une fille de 17 ans, Mary. Il part de la vallée de son enfance pour aller « là où les champs sont verts » et se baigner dans la rivière. Deux ans après Mary lui écrit qu'elle est enceinte. Ils se marient, sans cérémonie, sans robe, sans descente de l'allée. C'est à ce moment là que tout ses rêves échappent au narrateur. La vie l'oblige a faire table rase pour pouvoir s'occuper de sa femme et de son enfant. Les paroles s'arrêtent et le thème de la chanson retentit à l'harmonica, comme un couplet sans parole, cela donne l'impression que le temps passe. Comme une ellipse musicale. Ensuite il trouve un travail mais connaît rapidement le chômage. « Now all them things that seemed so important / Well, mister they vanished right into the air ». Toute les choses qui semblaient si importantes, eh bien monsieur, elles ont justes disparues. Ils fait ici référence aux ambitions passées du narrateur, à ses rêves. Les vers suivants sont : « Now I just act like I don't remember / Mary acts like she don't care » (Maintenant j'agis comme si j'avais oublié / Mary se comporte comme s'il elle s'en fichait). C'est à ce moment que le narrateur et Mary acceptent leurs vies telles qu'elles sont et surtout acceptent le fait que leurs rêves ne seront jamais que des rêves. Des choses impossibles à réaliser. On peut également soulever ici la ressemblance entre l'histoire du narrateur de The River et celle de Ernie Munger, obligé de se marier, d'arrêter la boxe et de rester à Stockton lorsque sa copine tombe enceinte. La ressemblance est d'autant plus frappante si l'on reprend les trois premiers vers de la chanson : « I come from down in the valley / where mister when you're young / They bring you up to do like your daddy done », soit : « Je viens du fond de la vallée / où, monsieur, quand tu es jeune / ils t'élèvent pour faire comme ce que ton père à fait ». L'image du père dans le cas d'Ernie serait évidemment Billy Tully qui le lance dans le monde de la boxe, voyant en lui ce qu'il n'a pas pu être.

Finalement le narrateur de The River finit par se laisser aller à ses souvenirs contre son gré, il se souvient de lui et de Mary, de leur virée dans la voiture de son frère, de son corps bronzé et mouillé à côté du barrage. « Now my memories come back to haunt me / They haunt me like a curse / Is a dream a lie if it don't come true / or is it something worse / that's sends me / down to the river / though Iknow the river is dry » (« Maintenant mes souvenirs reviennent me hanter / ils me hantent comme une malédiction / Un rêve est-il un mensonge s'il ne s'accomplit pas / ou est-ce quelque chose de pire / qui m'envoie / en bas à la rivière / Alors que je sais que la rivière est asséchée »). Ces vers son sans doutes les plus beaux de la chansons. Il devient otage de ses propres souvenirs, de son propre passé. Hanter est un verbe vraiment fort, tout comme le mot malédiction qui appuie bien le côté dramatique de la chose et montre aussi que c'est malgré lui, qu'il fait tout pour ne pas s'en souvenir. Les rêves sont-ils des mensonges s'ils ne se réalisent pas ? Toute sa jeunesse n'a t-elle été qu'un mensonge ? Et ses rêves le renvoient encore et toujours vers la rivière, maintenant asséchée. C'est vraiment à ce moment de la chanson que l'on comprend bien que la rivière est une métaphore de ses rêves, des ses ambitions et de son bonheur. Tout ça n'existe plus, il le sait, la rivière est à sec, pourtant il y retourne quand même, poussé par ses souvenirs qui le blessent. Depuis la naissance de l'enfant tout c'est précipité et la sécheresse de la rivière montre aussi que l'amour qui pouvait exister entre le narrateur et Mary n'existe plus. L'amour dans lequel ils avaient plongés à la fin du premier couplet (quand ils partent de la vallée, heureux, à 17 ans), l'amour dans lequel ils s'étaient réfugiés après la naissance du bébé et leur mariage précipité. Cet amour n'existe plus, il est sec, vidée de tout sentiments remplacés par les obligations pour la famille. Dans Fat City cet amour est celui qu'il peut y avoir entre Oma et Billy, chacun avait besoin de quelqu'un d'autre mais la rivière s'assèche très vite et ça devient vite insupportable. C'est aussi la situation qu'on peut imaginer entre Ernie et sa femme.

Le critique américain Robert Hilburn décrit la chanson comme étant les contours banals de quelqu'un ayant du réajuster ses rêves dans l'urgence, faisant face à la vie telle qu'elle est et non à un monde issue de son imagination. Encore une fois, la pertinence de ce propos pourrait très bien parler de la vie de Ernie Munger dans Fat City.

Si The River est inspiré de la vie de la sœur de Bruce Springsteen et de celle de son beau frère, Fat City est basé sur un livre de Leonard Gardner sorti en 1969. Il s'agit en fait du seul roman qu'il ai jamais écrit. Gardner a vécu pendant un temps à Stockton et s'est inspiré de sa propre expérience pour les passages sur la boxe. En effet, il aimait se défouler en allant taper sur des sacs de frappe, sous l’œil un peu plus professionnel de Yaqui Lopez. Yaqui Lopez qui joue d'ailleurs dans Fat City le boxeur qui casse le nez d'Ernie Munger lors de son premier combat. Il gagne 150 dollars pour cette apparition, ce qui lui permet d'offrir une bague de fiançailles à la femme qu'il aime. Lopez espère trouver la gloire par la boxe un jour. Il s'entraîne avec son beau-père, ancien boxeur professionnel, et passe même à un cheveux du titre mondial. Finalement il échoue et retourne a Stockton, ouvrir une salle de boxe. Il dira : « J'étais la seule personne dans la distribution de Fat City qui aurait pu faire quelque chose de sa vie. J'aurai pu y arriver. Je ne l'ai pas fait. »

C'est le premier film que John Huston réalise aux États-Unis après son exil en Irlande. Il est également intéressant de savoir que John Huston lui même est un ancien boxeur, il a même remporté le titre de champion amateur poids léger de Californie dans les années 1920. C'est d'ailleurs ainsi qu'il veut qu'on le voit sur le plateau de tournage, malgré sa bouteille d'oxygène qu'il trainait partout (car déjà bien malade à l'époque) et ses parties incessantes de Backgammon (que le producteur essaya de lui retirer de force), il voulait qu'on le voit comme un ancien boxeur.

C'est donc quelque chose d'assez spécial que de se rendre compte que beaucoup des personnes qui ont gravité autour de ce film on un rapport particulier avec lui, dans le sens où les histoires personnelles se mêlent à la fiction et inversement. Comme dans le cas de Yaqui Lopez, dont la vie (dont la majeure partie s'est déroulée après le tournage), renvoie immédiatement au personnage de Ruben Luna, l'entraîneur, ancien boxeur déchu rêvant de tomber sur un champion.

Si l'on résume la chanson de Bruce Springsteen à l'histoire d'un type hanté par son passé mais qui ne peut faire autrement que de vivre au présent sans retour en arrière possible, on peut apposer cette description à absolument tout les personnages de Fat City. Stockton, ville hantée par la mélancolie. Et ce n'est pas la gentille et douce nostalgie, non. C'est vraiment la grosse mélancolie qui t'empêche d'aller en avant et où le passé se superpose au futur. Créant une boucle sans fin. Dans ces deux œuvres la mélancolie est partout et c'est le principal moteur de personnages. Que ce soit Billy Tully ou le narrateur de The River. La mélancolie est la raison de pourquoi ils sont. Ce serait presque du regret si il n'y avait pas tout de même cette marche vers l'avant, dans le déni tout de même, certes, mais vers l'avant tout de même. Chez Billy Tully cette marche vers l'avant intervient à la toute fin, lorsqu'il prend conscience de sa situation et se dit qu'il peut au moins essayer d'être heureux. Pour le narrateur de The River elle est lorsqu'il dit que maintenant il agit comme si il ne se souvenait plus du passé.

Bref, Fat City et The River sont deux œuvres majeures pour leur médium respectif. Deux œuvres qui décrivent une vie de prolétaire, basé sur un idéal perdu, inaccessible. Deux œuvres où la mélancolie prend le pas sur tout autre sentiment. 1h42 où l'on voit les personnages ballottés dans tout le sens, essayant de s'échapper de ce cercle vicieux mais revenant toujours à leur point de départ, ils refusent de renoncer aux rêves face à la réalité et s'accrochent à leurs illusions. Et 5 minutes où les frissons parcourent notre peau et pendant lesquelles nous ne pouvons rien faire pour aider ce pauvre type qui, avec sa femme, doit abandonner ses rêves, ses envies et sacrifier sa jeunesse pour affronter la vie telle qu'elle est.

 

Fat City de John Huston - 1972

Stacy Keach, Jeff Bridges, Susan Tyrrell, etc...