The_Florida_Project

The Florida Project est le nom qui a failli être donné au Disneyland d'Orlando en Floride (qui ne s'appelle même pas Disneyland en vrai mais Walt Disney World Resort). Le film ne se déroule pas dans le parc d'attraction, mais à côté, sur l'avenue des sept nains, dans deux motels au ton pastel : « Futureland » et « Magic Castle». Des noms qui semblent fait pour attirer les visiteurs du parc. Mais la réalité est tout autre puisque les principaux habitants de ces motels sont des familles très pauvres qui s'y sédentarisent, faute de mieux. On suit les péripéties de Moonee, gamine 6 ans qui prend son univers (composé de deux motels, trois boutiques, une ville fantôme et une prairie) pour un terrain de jeu et qui adore y faire des bêtises avec ses amis : Scooty et Jancey. Le tout sous le regard plutôt absent et amusé de sa jeune mère Halley, qui essaie tant bien que mal de joindre les deux bouts en alignant quelques travaux pas très légaux. Et c'est l’œil bienveillant que Bobby, le gérant du Magic Castle, regarde tout ça, essayant d'aider du mieux qu'il peut, tout en gérant sont motel.

Le film nous transporte dans un monde où même si les tons colorés sont les plus présents, la pauvreté est partout. Mais sans jamais tomber dans une vision misérabiliste de la chose, et ça c'est bien. Le film n'est pas du tout tire-larme non plus et ça c'est bien aussi, surtout vu le sujet et le cadre.On voit une grande partie du métrage à travers les yeux de Moonee, qui s'amuse tout le temps, partout. Que ce soit en allant voir des vaches, sous la pluie ou même en essayant de ressusciter un poisson mort en le jetant dans la piscine. Et avec les yeux de cette gamine de 6 ans, casse cou et au caractère bien trempé, on a vraiment l'impression d'être dans un monde magique, un monde d'enfant où chaque trajet se transforme en aventure. Où chaque recoin cache un univers fait de passages secrets et de pièges à déjouer. Évidemment lorsque le point de vue devient celui de Halley, la mère de Moonee, qui cherche juste a gagner de quoi payer la chambre une semaine de plus, notre ressenti est différent. Moins magique, mais tout autant déconnecté de la réalité. Ce n'est qu'avec Bobby qu'on se rend compte de l'importance de la chose, que ce monde est loin d'être magique et que même s'il fait de son mieux pour que tout le monde s'y sente bien, il faut, à un moment ou un autre, revenir à la réalité.

"Retourne-toi Moonee !"

Le film n'a pas d'histoire à proprement parler si ce n'est celle de Halley et Moonee. Les événements s'enchaînent les uns à la suite des autres. Parfois ils se ressemblent, parfois non. Mais c'est au moment même où l'on peut commencer à ressentir de l'ennui lié a la répétition des événements que des enjeux un peu plus dramatiques font surface. Nous rappelant soudainement que nous sommes dans un film écrit et non pas une certaine forme de documentaire. (Enfin le fait de voir Willem Dafoe aussi nous rappelle que ce n'est pas un documentaire). C'est bien parce que ça replonge vraiment le spectateur dans la réalité du sujet. Que ça a beau être jaune, mauve, orange et bleu, c'est tout de même pas la joie pour eux.

Sean Baker est allé tourner dans un vrai motel à côté du parc Disney et une bonne partie des personnes que l'on voit à l'écran en sont des vrais résidents.

Les acteurs sont géniaux , à commencer par Brooklynn Prince la gamine qui incarne Moonee, son jeu est tellement naturel et communicatif que ça en est assez génial. Elle n'était jamais apparue au cinéma auparavant mais avait déjà jouée dans le fameux téléfilm Robo-Dog se déchaîne que vous avez sûrement tous déjà vu ! Bria Vinaite, dont c'est le premier long métrage à été découverte sur les réseaux sociaux par Sean Baker (c'est le réalisateur pour ceux qui ne suivent pas), est très bonne dans le rôle de Halley, mère d'une vingtaine d'année, Vinaite arborant à l'écran ses propres tatouages. Et puis Willem Dafoe, acteur génialissime qui livre ici une performance excellente et fait de son personnage un type attachant, qu'on ne peut qu'apprécier. Il a déjà eu quelques prix de meilleur acteur dans un second rôle pour ce film et est nommé aux Golden Globes. J'espère qu'il décrochera l'Oscar, car il le mérite. On notera également un petit rôle du très bon Macon Blair, celui-là même qui joue le rôle principal dans le génial Blue Ruin de Jeremy Saulnier.

"Retourne-toi Bobby !"

The Florida Project est donc un excellent film, traitant d'un sujet intéressant avec un naturel quasi-documentaire lié à ses conditions de tournages (vrai motels, vrais résidents, etc...). Le tout sublimé par un travail sur l'image faisant ressortir les couleurs pastels. Et les acteurs sont géniaux. Donc voilà, The Florida Project est un film à voir.

 

 

 

Attention, la suite de cette critique va dévoiler ce qui se passe dans les cinq dernières minutes du film. Donc si ne vous voulez rien en savoir car vous ne l'avez pas encore vu, passez votre chemin (et venez lire cette partie après avoir vu le film quand même).

 

 

 

The Florida Project est entièrement tourné à la pellicule 35 millimètre. Entièrement ? Pas tout a fait, la dernière séquence du film est tournée en numérique avec un iPhone. Si ça se trouve c'est Sean Baker, en se levant le matin, qui s'est rendu compte ne plus avoir de pellicule, s'est que merde, il ne reste que 2 minutes de film a tourner et a sorti son iPhone de sa poche pour compléter son métrage. Mais mon petit doigt me dit que ce n'est point ça. Il faut savoir que Sean Baker avait tourné son précédent long-métrage, Tangerine, entièrement à l'iPhone. Le choix n'est donc pas anodin et c'est une technique qu'il maîtrise. Mais pourquoi passer de la pellicule à l'iPhone pour la dernière séquence du film ? Tout d'abord re-penchons nous sur l'histoire du film : Moonee voit son monde comme un univers merveilleux, un monde où tout est possible. À la fin, l'enjeu devient plus dramatique, Halley est sur le point de perdre la garde de Moonee qui, alors qu'elle est confiée aux services sociaux, s'enfuit en courant, va voir Jancey, et partent à deux dans le Disney World. C'est au moment où elle s'enfuit que le film est filmé à l'iPhone, de manière saccadée, comme si quelqu'un essayait de suivre le rythmes des deux petites filles tout en les suivant. Toute la partie filmée en 35mm est donc celle où le motel et ce qui se trouve autour est encore considéré comme un lieu rendu magique par Moonee (le motel s'appelant même Magic Castle). Un univers coloré qui s'imprime donc sur la pellicule comme sur la rétine. Mais tout comme les rêves, la pellicule est vouée a disparaître. Peut être pas l'année prochaine, ni dans quinze ans, mais la pellicule disparaîtra un jour, laissant place a l'image numérique. Et c'est au moment où les rêves de Moonee s'évaporent, où elle est rappelé à la réalité par les services sociaux qui viennent pour la séparer de sa mère et la placer en famille d'accueil que le changement de médium à lieu. Le rêve s'achève brusquement. La pellicule aussi. L'iPhone filme, l'image n'est plus sublimée, les couleurs sont plus fades et le grain à disparu. Moonee perd son monde. Tout ce qu'elle avait pour univers, pour terrain de jeu gigantesque disparaît par le passage de la pellicule au numérique. C'est pour cela qu'elle décide de se réfugier dans le Disney World. C'est un lieu que l'on dit magique pour les enfants. Un lieu où ils peuvent, à travers les châteaux, les attractions, les décor et les personnages, vivre un « rêve ». L'iPhone étant évidemment un medium plus commun, tout le monde peut l'utiliser, alors que la pellicule à une grande histoire avec le cinéma, et le fait qu'elle soit rarement utilisée de nos jours, ça lui donne un certain cachet, une certaine prestance. De plus la séquence à l'iPhone a été tournée sans autorisation, même à l'intérieur du parc d'attraction. Et ça renforce le fait que la réalité rattrape Moonee d'un seul coup. Alors, ce changement de medium marque t-il le passage de la réalité au rêve, ou celui du rêve à la réalité ?

 

 

The Florida Project de Sean Baker

Avec Brooklynn Prince, Bria Vinaite, Willem Dafoe, etc...